Publié le 7 janvier. Courrier international. N° 1266.

TRAVAIL. De plus en plus d’applications pour smartphone mettent en relation clients et travailleurs indépendants. Dans cette nouvelle économie, liberté rime souvent avec précarité.

Ça vous plairait de travailler en slip, sans bouger de chez vous, en piquant un somme quand ça vous chante ? Si la réponse est oui, vous êtes prêt à rejoindre les rangs d’une catégorie en passe de conquérir le monde : les free-lances.
Ce mot anglais, qui désignait autrefois les « travailleurs sans contrat » abonnés aux collaborations occasionnelles, est aujourd’hui érigé en nouvel eldorado de l’economy-on-demand, l’économie à la demande : travailler selon ses besoins, quand on veut et où on veut.
Certains préfèrent même parler de workation, fusion de work (travail) et vacation (vacances), puisque c’est le travailleur qui délimite la frontière entre les deux. Adieu employés et salariés, bienvenue dans l’ère de la « You Inc. » : comme l’a baptisée l’hebdomadaire britannique The Economist.

Est-ce là ce que l’avenir nous réserve? Aux Etats-Unis, c’est déjà demain : 53 millions de personnes travaillent comme free-lances ; en Australie, ils représentent un tiers de la main-d’oeuvre. L’Europe s’apprête à leur emboîter le pas, comme ont pu s’en rendre compte les Britanniques, les Allemands, les Hollandais et d’autres citoyens du Vieux Continent qui peuvent désormais appeler un chauffeur free-lance grâce à Uber – et économiser du temps et de l’argent. Fondée il y a cinq ans à San Francisco, cette société américaine offre un service de transport grâce à une application pour téléphone portable qui met directement en relation chauffeurs et passagers. Elle est aujourd’hui implantée dans 53 pays, affiche un chiffre d’affaires supérieur au milliard de dollars et sa valeur est estimée à 40 milliards de dollars.

REPAS CHAUD. Les free-lances ont toujours existé. Ou, pour être précis, les chômeurs ou les précaires disposés à effectuer des tâches précises, sans savoir comment toucher leurs clients potentiels, ont toujours existé. La nouveauté, c’est qu’aujourd’hui il leur suffit d’un smartphone. Créés sur le même principe que la société américaine, une kyrielle de Uber ont fleuri dans d’autres secteurs. Handy dépêche un homme ou une femme de ménage à votre bureau. SpoonRocket vous livre un repas chaud. Instacart fait les courses à votre place.
Medicast vous envoie un docteur. Axiome vous trouve un avocat. Eden McCallum vous fournit un comptable. Waschio passe pour vous au pressing. BloomThat vous fait porter des fleurs. Fancy Hands a toute une gamme de professionnels à votre service, de la secrétaire au plombier. Tous sont free-lances, même s’ils sont chapeautés par des startup qui les gèrent et les mettent en contact avec les usagers.
« On assiste à quelque chose de plus qu’un simple changement économique » : affirme la Freelancers Union, une association qui réunit et représente de nombreux freelances américains. « C’est un tournant culturel et social comparable à la révolution industrielle. De la même manière que le passage d’une société essentiellement agricole à une société industrielle a eu des effets immédiats sur les droits civils, les relations de travail et le système politique, l’avènement d’une main-d’oeuvre plus autonome et indépendante aura un impact énorme sur la façon dont nous concevons et organisons notre vie et notre pouvoir économique». Quelque 88 % des free-lances interrogés dans le cadre d’un sondage aux Etats-Unis affirment qu’ils n’échangeraient par leur place contre un emploi salarié. La revue Forbes prédit que le phénomène est voué à s’étendre rapidement pour représenter 50 % de la main-d’oeuvre avant 2020 aux Etats-Unis, et des pourcentages analogues dans d’autres régions du globe. Vu comme ça, le tableau semble idyllique : grâce aux nouvelles technologies, nous n’aurons à rendre de comptes qu’à nous-mêmes, sans plus recevoir d’ordres d’un patron. Mais la  »You Inc. », la révolution des free-lances, ne séduit pas tout le monde. Dans chaque pays où elle a débarqué, la société Uber a rencontré une résistance acharnée.
Elle a été mise au ban aux Pays-Bas, déclarée illégale en Corée du Sud; à Londres, les chauffeurs des traditionnels black cabs [taxis] ont menacé de se mettre en grève.

« Quand on prétend qu’un tiers de la main-d’oeuvre aux Etats-Unis et en Australie est composé de free-lances, on mélange tout » ; avertit l’économiste Kate Jenkins. Ce pourcentage inclut des travailleurs saisonniers et des tâcherons, payés au salaire minimum pour la plupart, aspirant dans leur écrasante majorité à un emploi à temps plein, avec tous les avantages sociaux afférents. Les membres de la Freelancers Union, en revanche, sont presque tous des cols blancs, travaillant bien souvent dans les technologies de l’information, de chez eux et devant un écran d’ordinateur ; nombre d’entre eux, reconnaît l’association, ne gagnent pas assez pour vivre. Les prévisions selon lesquelles les rangs des free-lances vont continuer à grossir à l’infini pourraient en outre être fausses : même dans les technologies de pointe, leur nombre est passé de 15 % à 10 %, au moins dans les moyennes et grandes entreprises. Car lorsque les affaires marchent, ces entreprises embauchent ; et si elles tombent sur un free-lance chevronné, elles préfèrent le recruter plutôt que de le voir filer chez la concurrence.
Il faut donc bien faire la distinction. Pour paraphraser le célèbre slogan de Marx, il semble improbable que les travailleurs du monde entier se réjouissent à l’idée de se désunir pour devenir des travailleurs indépendants, sans congés payés ni congés maladie, sans droits ni certitudes. Pour le travailleur entre deux âges ayant une famille, le salariat reste le cap à suivre.
Mais il est indéniable que les nouvelles technologies ouvrent des territoires inexplorés aux jeunes, aux retraités, préretraités et autres catégories précarisées ou qui privilégient la flexibilité. Le consommateur pourrait y gagner, à condition, prévient The Economist, que l’Etat n’assiste pas en spectateur à la révolution des free-lances, mais surveille et réglemente le secteur pour le protéger et le soutenir. Sinon, le free-lance risque fort de ressembler au tâcheron à l’ancienne, au docker ou au maçon à l’affût d’une simple journée de travail, suspendu au bon vouloir d’un contremaître.

Enrico Franceschin